Colbert, Eiffel et de gros poissons

Jean-Baptiste Colbert (1619-1683)  n’a pas laissé à la postérité une réputation de bon vivant. C’était avant tout un amoureux des chiffres et de la bonne tenue des finances publiques, ce dont le dispendieux Roi Soleil avait bien besoin.

Colbert par Claude Lefebvre (1666)

Ce n’est visiblement pas lui qui a glissé l’idée d’une recette de merlan à son maître d’hôtel, le discret Nicolas Audiger, dont on dit qu’il aurait aussi ramené à Versailles le petit pois, dont le roi usera et abusera.

Toujours est-il que Colbert a laissé dans son héritage ce fameux merlan Colbert, codifié et modernisé par ce cher Escoffier dont nous avons déjà parlé, puis remis à l’honneur au siècle dernier par Joël Robuchon dans son restaurant de l’époque, le Jamin, (32, rue de Longchamp, près du Trocadéro – aujourd’hui l’Astrance de Pascal Barbot).

Le merlan présente de nombreux avantage : il est peu cher, peu gras, riche en vitamines B3, B12, D, ainsi qu’en protéines, en phosphore ainsi qu’en magnésium et en Oméga 3. Sa chair fine a aussi l’avantage de plaire aux enfants. Et puis il est disponible quasiment toute l’année.
En revanche, il possède les inconvénients de ses avantages : il n’aime pas les cuissons trop longues, ni le congélateur !

Il est de tradition de servir le merlan en position dite « en colère ». Au préalable bien entendu, on a vidé la bête, de préférence par les ouïes. On pince sa queue dans ses mandibules de carnassier au moment de le passer à la friture, ce qui permet d’admirer ce qu’on appelle ses « yeux de merlan frit ».

Mais Robuchon, par exemple, préfère soigneusement enlever l’arête centrale à cru, en pratiquant une incision sur le dessus de la bête, et en dégageant précautionneusement les chairs avec un fin couteau bien aiguisé à lame souple (un « couteau d’office »).

Il va ensuite « paner » le poisson, plutôt à l’anglaise, et le passer à la friture rapidement, pour qu’il prenne une belle teinte dorée sans qu’il se délite.

Il peut ensuite l’installer sur l’assiette de service et loger dans la cavité dégagée par l’arête centrale une belle noisette de beurre manié : dans 50g de beurre on ajoute un peu de jus de citron, une cuillère à café de glace de viande, du persil et de l’estragon hachés, du sel, du poivre

Robuchon accompagnait ce poisson de sa fameuse purée dont je ne peux pas ne pas vous révéler les subtilités : pour 1 kg de pommes de terre (lui suggérait les petites rattes du Touquet), compter 250g de beurre (eh oui, c’est un peu comme pour les crêpes de Bocuse, il faut du baaeuuurre !), 7g de gros sel, 25 cl de lait entier.

On cuit les pommes de terre non pelées (elle conserveront ainsi l’amidon qui assure leur suavité) pendant 25 minutes dans de l’eau salée (départ eau froide). Epluchez-les et passez-les au moulin à légumes (svp pas au mixer électrique qui vous fabriquerait de la colle à affiche…). Déposez-les ensuite dans une casserole à feu doux, et mélangez à la cuiller en bois en ajoutant progressivement le beurre, puis le lait complété d’un tout petit peu d’eau bouillante. N’oubliez pas de saler et poivrer à votre convenance.

Autant le merlan apprécie les fonds rocheux, autant la sole est un poisson de fonds sableux, sur lesquels elle peut se rendre invisible en frétillant au-milieu des grains de sable, à proximité des côtes, de préférence aux embouchures de rivières, où elle trouve les vers, les crabes et les crevettes dont elle est friande.

Avec ses deux yeux situés du même côté, et son mode vie rampant, on ne peut pas dire qu’elle soit particulièrement élégante. Elle rallie pourtant tous les suffrages dans l’assiette.

Il existe des myriades de recettes de sole, fourrées, en filet, associées à toutes sortes d’ingrédients.

Je m’attarderai sur deux d’entre elles, parce qu’elles ont… une histoire.

En premier lieu, la sole meunière, la plus simple ou presque.

Marie Quinton, la belle meunière

Une légende prétend qu’à Royat, dans le Puy de Dôme, Marie Quinton, née en 1854, morte en 1933, avait  transformé un moulin en restaurant. Elle aurait créé ce plat à l’intention du général Boulanger, venu se réfugier en Auvergne pour tenter de mettre bas sa réputation d' »empereur des amoureux » et retrouver sa maîtresse, la vicomtesse de Bonnemains. Cette belle aubergiste confidente des amants se faisait appeler la « belle meunière », ceci expliquant cela. Précision, l’auberge de la belle meunière existe toujours, à Royat. D’autres rumeurs affirment qu’il s’agit d’une recette normande. Je préfère pour ma part la première version, les Normands ayant à leur disposition des pelletées de recettes de soles. N’empêche, on trouvait déjà des filets de sole panés à la table de Louis XIV…

Je retiens aussi la sole à la Dugléré.

De 1822 à sa mort en 1884, Adolphe Dugléré est le chef du « Café anglais », à l’angle du Boulevard des Italiens et de la rue Marivaux, tout près de l’Opéra Comique. A la fin du second Empire, c’était le plus snob et le plus couru des cafés parisiens. La façade ne payait pas de mine, mais on y comptait 22 salons et cabinets particuliers, tous ornés de boiseries d’acajou et de noyer, de miroirs patinés à la feuille d’or. Le Café anglais disparaît peu avant 1914. A son emplacement on trouve aujourd’hui… un café-restaurant, le Gramont.

Adolphe Dugléré

Dugléré n’était sans doute pas personnage commode. Il avait en horreur les fumeurs et les ivrognes. Mais on lui doit surtout quelques recettes qui lui ont survécu : les pommes Anna, le potage Germiny, et la sauce éponyme.

Le poisson est poché sur un lit de tomates concassées, d’oignons, d’échalotes ciselés, de persil haché et du vin blanc. La sauce est obtenue par la réduction du liquide de cuisson monté au beurre, ou à la crème, c’est selon.

Et pour clore cette trilogie, il fallait une recette plus méditerranéenne. Le rouget est dans notre mémoire plutôt un poisson de Méditerranée, même si réchauffement climatique aidant, on en trouve maintenant au large de la Norvège (!) Il se nourrit de petits vers et de crustacé qu’il trouve en farfouillant dans le sol, tête la première avec ses deux barbillons.

Voici une recette de rouget comme on peut la trouver parfois à la carte du Louis XIV, le restaurant emblématique d’Alain Ducasse à Monaco.

Les poissons sont écaillés, vidés et désarêtés par le dos en incisant le long de l’arête centrale et en veillant bien à ne pas désolidariser la tête et la queue. On réserve les foies et les arêtes pour la suite et les rougets à plat au frais sur une plaque filmée

Épluchez, lavez une courgette, une aubergine, deux branches de cardons (des côtes de blettes pour les septentrionaux, mais les cardons c’est meilleur à l’approche de la Méditerranée) et trois gousses d’ail et un oignon. Taillez tout ce petit monde en brunoise (dés de 2 mm de côté).

Mondez (enlever la peau en plongeant pendant quelques secondes dans l’eau bouillante) et épépinez deux belles tomates, avant de tailler également la chair en brunoise. Dans un sautoir, faites revenir tous ces légumes pendant une dizaine de minutes jusqu’à ce qu’ils aient commencé à compoter.

Poêlez également deux tranches de pain de mie dont vous aurez ôté la croûte, taillés eux aussi en brunoise, pendant 2 minutes. Egouttez-les sur un papier absorbant.

Coupez 20g d’olives noires en fins copeaux, ciselez les feuilles de deux branches de basilic. Réservez les branches pour la suite. Écrasez les foies des rougets à la fourchette.

En fin de cuisson de la compotée, ajoutez-y le pain de mie, les olives, le basilic ciselé et les foies. Bien mélanger. Saler et poivrer. Laisser refroidir.

Répartissez la farce ainsi obtenue sur le ventre des rougets. Les refermer. Les ficeler délicatement en trois endroits. Réservez-les au frais.

Jus de bouillabaisse

Epluchez et émincez un demi fenouil que vous allez faire suer à l’huile d’olive dans un petit fait-tout qu’on appelle une « russe » avec un peu d’oignons et de chair de tomate, et une gousse d’ail écrasée pendant 5 minutes.

Ajoutez les arêtes des rougets concassées. Déglacez avec une cuillère à soupe de pastis, et laissez réduire légèrement. Ajoutez ensuite 4 cl de vin blanc, réduire de moitié. Mouiller à hauteur avec de l’eau. Saler légèrement. Cuire pendant 15 à 20 minutes.

Hors du feu, ajoutez une vingtaine de pistils de safran et les tiges de basilic réservées tout à l’heure. Laisser infuser 10 minutes.

Passez le jus au chinois étamine sans fouler de façon à ce qu’il soit clair.

Fleurs de courgettes farcies

Laver délicatement 4 fleurs de courgettes, ôter les pistils, raccourcir la tige. Les déposer au fur et à mesure sur un linge humide. Les réserver au frais.

Prélevez le vert de quatre courgettes et 7 feuilles de menthe que vous hachez au couteau. Dans un sautoir, faites suer ce mélange avec un filet d’huile d’olive et de la fleur de sel pendant 3 minutes. Laisser refroidir.

Avec une petite cuillère, remplir les fleurs de cette farce. Les réserver au frais sur leur linge.

Pommes grenailles

Blanchir pendant 5 minutes 8 pommes de terre grenailles soigneusement grattées et lavées

Présentation

Déposer les rougets farcis dans un plat huilé. Ajouter les fleurs de courgettes farcies et les pommes grenailles. Verser le jus de bouillabaisse.

Enfourner à 210 °C pour 8 minutes. Arroser fréquemment.

Laisser ensuite reposer les rougets pendant 2 minutes sur la porte du four. Les déficeler.

Dans chaque assiette, dresser un rouget, une fleur de courgette et deux pommes grenailles.

Rectifier l’assaisonnement du jus de cuisson, lui ajouter un peu de jus de citron et d’huile d’olive, le verser sur les rougets.

Anglaise, française, milanaise, la panure, ou panelure

La panure à la française consiste à beurrer la pièce à cuire au pinceau (avec du « beurre pommade ») et la recouvrir ensuite de mie de pain fraîche mixée  ou de chapelure (pain rassis, biscottes, flocons d’avoine mixés…)

A l’anglaise, on passe d’abord la pièce dans de la farine, puis dans de l’œuf battu additionné d’un tout petit peu d’huile, avant de la rouler dans la chapelure.

A la milanaise on ajoute à la chapelure un tiers de son volume de parmesan râpé

Ducasse-Robuchon : je t’aimais, moi non plus

Longtemps, Alain Ducasse et Joël Robuchon se sont regardés en chiens de faïence, soucieux de parvenir au zénith de la gastronomie française, puis d’y demeurer, ce qui n’est pas simple.

Alain Ducasse

Alain Ducasse est un miraculé. En 1984, ce jeune chef originaire d’Orthez (lui préfère dire qu’il est de Chalosse…), alors âgé de 27 ans, vient d’obtenir ses premières étoiles à la Terrasse de l’Hôtel Juana de Juan-les-Pins. Il survit au crash de son avion de tourisme dans la vallée de la Maurienne. Embarqué avec cinq autres personnes en direction de Courchevel, il est le seul survivant de l’accident et devra se reconstruire pendant un an dans les hôpitaux. Il manque perdre la vue, pense ne jamais remarcher, mais ne perd pas de vue son objectif professionnel : décrocher une troisième étoile, et plus si affinités. C’est de cette époque que date son habitude de diriger les cuisines sans forcément mettre les mains à la pâte, plus manager que maître-queux. Il a l’œil sur tout, la vaisselle, les couverts, les viennoiseries, les apéritifs, la température des plats, et surtout la qualité des personnes dont il s’entoure. Il parviendra à ses fins pour la première fois à 34 ans.

Joël Robuchon

Joël Robuchon est né à Poitiers en 1945, 12 ans avant Alain Ducasse. Son père maçon et sa maman femme de ménage souhaitent simplement pour leur enfant une vie honnête. A 12 ans, Joël entre au petit séminaire de Mauléon. Il voulait entrer dans les ordres, mais découvre la cuisine en aidant les religieuses pour servir la communauté des séminaristes et de leurs professeurs. A 15 ans il devient apprenti chez Robert Auton, à Chasseneuil du Poitou. Il obtiendra pour la première fois sa troisième étoile à 38 ans.

Alain Ducasse a certes perdu un peu de son aura. Il a dû renoncer aux cuisines du Plaza Athénée en 2021, et avait perdu en 2018 l’appel d’offres lancé par la mairie de Paris et la Société d’exploitation de la tour Eiffel (SETE) portant des restaurants de la tour : le Jules Verne, restaurant du deuxième étage, la brasserie du premier étage, les différents points de vente à emporter et la partie traiteur pour les réceptions et autres événements ponctuels organisés dans le monument. Sans oublier le restaurant d’entreprise de la SETE qui compte près de 350 salariés. En 2016 le chiffre d’affaires a atteint près de 40 millions d’euros, pour un bénéfice net estimé de 5 millions d’euros. La Sodexo, qui avait misé sur le duo Frédéric Anton-Thierry Marx, a gagné face au « ticket » Elior-Ducasse, titulaire précédent.

Mais rassurez-vous Alain Ducasse n’est pas sur la paille. Il est toujours l’homme du Louis XV à Monaco. Il est installé depuis 1987 par le prince Rainier à l’hôtel de Paris, ce palace endormi. Il y décrochera ses premières « trois étoiles » en 1990, six ans après son terrible accident d’avion ! Il est citoyen monégasque depuis 2008, et continue de gérer un empire sur toute la planète qui comprend des restaurants de tout calibre, des foodtrucks végétariens, des manufactures de café, de chocolat…

Comme par hasard, Robuchon s’était vu confier la gestion d’un restaurant d’hôtel, le Métropole, situé juste en face de l’hôtel de Paris, et Ducasse n’était pas peu fier de succéder à Joël Robuchon en reprenant les fourneaux de son restaurant de l’avenue Poincaré (le Joël Robuchon). C’était pour le Poitevin sa façon de prendre congé et d’officialiser sa retraite de cuisinier en 1995, ce qui ne l’empêchera pas d’être omni-présent à travers ses « Ateliers », ses émissions de télévision, y compris une chaîne spécialisée, Gourmet TV. Il meurt d’un cancer du pancréas en 2018

A eux deux, Ducasse et  Robuchon ont totalisé jusqu’à 50 étoiles, et quelle que soit l’opinion qu’on puisse pouvoir avoir sur la pertinence des classements qui tentent de classer les grandes tables du monde, ni sur la personnalité assez… envahissante des deux personnages, on ne peut que s’incliner devant l’influence  qu’ont pu avoir ces chefs caractéristiques de la gastronomie française.

Sandwich v/s pastrami

Si d’aventure vos pas vous mènent un jour dans « Big Apple », le pélerinage par « Katz’s » (205 East Houston Street ) est indispensable. Chaque semaine, ce restaurant spécialisé dans les « delicatessen » sert près de 7 tonnes de pastrami et 4000 hot dogs !

Katz’s : 7 tonnes de pastrami par semaine

Et contrairement à ce qu’imaginent certains voyageurs, le pastrami n’est pas une spécialité des quartiers juifs de NewYork. C’est une invention roumaine. Le verbe roumain «a păstra » signifie conserver. Les paysans yiddish avaient mis au point une technique de saumurage et de fumage qui permettait de conserver la viande tout en  l’attendrissant. On retrouve à la frontière arméno-turque des procédés qui ont sans doute inspiré les juifs roumains. Le « Pastirma » turc est un morceau de viande enrobé d’épices séché au soleil.

En Europe de l’Est, on utilisait principalement de la viande d’oie. A la fin du XIXe siècle, les juifs ashkénazes ont émigré en masse de l’Europe centrale vers d’autres pays européens, la Palestine, et beaucoup vers  l’Amérique du nord. Les exilés ont adapté leurs traditions à ce qu’ils trouvaient sur place, et l’oie a été remplacée par le bœuf .

Depuis, la viande de base du pastrami est le grumeau de bœuf, ou brisket, partie inférieure de la poitrine. C’est un morceau très persillé, recouvert d’une couche de graisse.

La viande est saumurée (5 jours) avec des épices (oignon, ail, coriandre, laurier, clou de girofle, etc.), puis enrobée d’une croûte d’épices (poivre, coriandre, …) et fumée aux copeaux de hêtre une ou deux heures à basse température. La cuisson lente et longue fera fondre une bonne partie des graisses, tout en préservant les goûts. On laisse ensuite la viande reposer au moins deux jours, avant de la couper en tranches très fines qu’on va déposer en couches successives entre deux tranches de pain de seigle.

On accompagne le pastrami de légumes fermentés : chou blanc, carottes, haricots verts, poivrons, oignons rouges. Tous ces composants sont coupés en fines lamelles et enfermés dans un bocal dans lequel on va les laisser fermenter pendant 5 jours avec des pois chiches, de l’aneth, de l’estragon, de l’eau et du sel (30g/litre).

Vous avez sans doute constaté qu’il n’est pas besoin d’aller aujourd’hui aux confins de l’Europe centrale ni même à New York pour déguster un délicieux sandwich au pastrami, même si, bien évidemment, c’est forcément meilleur sur place.

Un sandwich fabriqué en 1762

Je ne sais pas s’il existe des statistiques sur le plat le plus consommé à l’échelle mondiale, mais assurément, le sandwich doit être dans le « top 10 », devant la blanquette, le couscous, la pizza, le pastrami…

John Montagu, 4e comte de Sandwich, peint en 1783 par Sir Thomas Gainsborough

John Montagu était comte de Sandwich, quatrième du nom, à la fin du XVIIIe siècle. Il semble bien qu’il ait donné naissance à ce plat universel, mais les versions divergent sur les circonstances qui l’auraient amené à cette création.

L’une explique que, notamment vers 1762, il occupait des fonctions gouvernementales et passait le plus clair de son temps à son bureau et consommait « sur le pouce », un peu de pain garni de viande. Il semble bien en effet que dès cette époque, les hommes d’affaires, les diplomates consommaient des aliments froids pour le déjeuner (cf l’assiette anglaise).

Une autre version moins reluisante affirme que Montagu était un joueur invétéré, et que lancé un jour dans une partie de cartes interminable, il demanda qu’on lui apporte deux tranches de pain garnies de viande froide, de concombre et de fromage. On dit même que ce plat revêtait deux qualités essentielles à ses yeux : il n’avait pas besoin de quitter la table de jeu pour s’alimenter et il pouvait conserver les mains propres…

L’heure du thé

Au pays de sa très gracieuse majesté, il est d’usage de faire une pause à 5 heures de l’après-midi pour déguster une tasse de thé. Et Outre-Manche, cette tasse est, en règle générale, accompagnée de quelques menues victuailles, salées et sucrées. J’en retiens deux.

Le sandwich au concombre est une recette traditionnelle, composé de tranches de concombres coupées aussi finement que possible et assaisonnée de sel et de jus de citron, entre deux tranches de pain de mie (pullman loaf) à la texture dense coupées à l’aide d’un couteau à lame large. La lumière doit pouvoir les transpercer. Les tranches sont soigneusement enduites de beurre jusqu’aux bords pour éviter que le pain ne se ramollisse. La croûte du pain est ensuite coupée et le sandwich divisé en triangles.

Et puis le « scone », petit pain composé de farine, de levure, de sel, d’un peu de sucre et de lait, formé en disques de 5 ou 6 cm de diamètre, sur 2 cm d’épaisseur, enfournés à 220°C pendant 12 à 15 minutes, dégustés à peine sortis du four accompagnés de crème double…

Paris-Brest : la praline en connaît un rayon

Juillet sans Tour de France, c’est presque comme un mois sans soleil. Certes, c’est devenu depuis sa création en 1903 une gigantesque affiche publicitaire avec tous les excès possibles, mais c’est aussi une course magnifique, avec ses légendes, ses drames, ses héros, une magnifique ballade dans notre pays, des incursions chez nos voisins, et une aubaine pour les télés chargées de le retransmettre. C’est, en audience, le troisième événement sportif mondial, derrière la coupe du monde de football et les Jeux olympiques d’été.

Et puisque dans cet opus, on traite des histoires ET de la cuisine,  je vais vous en conter une, liée à une autre course mythique, le Paris Brest Paris. Le Paris-Brest est en effet une pâtisserie créée en même temps que la course, en 1891, pour lui rendre hommage. Pierre Giffard, le directeur du Petit journal, avait compris ce que d’autres ont ensuite appliqué et amplifié : un journal peut susciter de nouveaux lecteurs en créant des événements.

Plusieurs pâtissiers se sont disputés l’invention du gâteau en forme de roue de vélo, dont on a un peu oublié aujourd’hui le lien avec la course. Les différents pâtissiers-créateurs ont tous un point commun : leur échoppe est située sur le parcours originel emprunté par les cyclistes sur leurs drôles de machines. Tout le monde est d’accord sur la base de la composition du gâteau : une couronne en pâte à chou, cuite avec des amandes effilées en surface pour donner du croquant. Après cuisson, on découpe délicatement cette couronne qui doit avoir gonflé, et on fourre avec une crème pralinée.

En 1891 toujours, le Véloce Club Bordelais crée Bordeaux-Paris, autre course mythique de 650 km, dont une partie derrière derny, aujourd’hui passée de mode malgré le doublé Critérium du Dauphiné libéré-Bordeaux Paris dans la foulée réussi en 1965 par Jacques Anquetil.

Le tour de France a, lui, été créé par Henri Desgrange, directeur du journal L’Auto, devenu ensuite l’Equipe. L’organisateur de la course est aujourd’hui ASO, filiale du groupe Amaury éditeur entre autres de l’Equipe, de France Football et du Parisien (anciennement Parisien Libéré). ASO est aussi l’organisateur du Paris-Dakar, de Paris Roubaix, Paris Nice…

Très longues distances, la roue tourne

Le premier vainqueur du Paris-Brest-Paris (PBP) en 1891 s’appelle Charles Terront, qui boucle les 1200 km du parcours en un peu plus de 4 jours, à la moyenne fabuleuse de … 16km/h. Depuis 1931, le Paris-Brest-Paris est devenu une randonnée cyclotouriste, sans classement, organisée tous les 4 ans. La dernière édition a eu lieu en 2019 et a réuni … 6418 participants. 4366 d’entre eux sont arrivés avant le délai fatidique de 90 heures et ont reçu … un splendide diplôme. La prochaine édition aura lieu du 20 au 24 août 2023.

Les courses cyclistes longues distances font encore rêver certains compétiteurs, en dehors des critères et des défauts du cyclisme professionnel. Elles ont même leurs afficionados, qui suivent attentivement ces événements.

Arrêtons nous sur la « Transcontinental race », la TCR, organisée chaque année depuis 2013, à travers l’Europe. Ici, pas de caravane publicitaire, pas de prime mirobolante, et un parcours en autonomie.

Les concurrents créent et choisissent leur parcours, leurs points de repos, leurs ravitaillements. Ils ne peuvent évidemment pas emprunter les voies interdites au vélo. Ils sont suivis  grâce à des balises fixées sur leur monture. Ils ne peuvent recevoir d’aide extérieure. Seule obligation, pointer à quatre « checkpoints » obligatoires disposés sur le parcours, à des lieux stratégiques. Chaque année, ils parcourent environ 4000 km pour atteindre la ligne d’arrivée, fixée cette année à Burgas (Bulgarie) sur la Mer Noire.

Ils s’élanceront le 24 juillet 2022 à 22 heures au pied du mur de Grammont, haut-lieu du Tour des Flandres, qu’ils graviront de nuit.

Fiona Kolbinger

Cette course redoutable, bien qu’amateur, a été remportée en 2019 … par une femme, devant 224 hommes et 40 femmes, en dix jours, deux heures et quarante-huit minutes. Fiona Kolbinger, dans le civil est étudiante en chirurgie au centre hospitalier universitaire de Dresde. Cette année là, elle avait enchaîné la « Transcontinental » avec le PBP qu’elle avait terminé dans les temps impartis ! Et mon petit doigt me signale qu’elle s’entraîne dur pour être présente à l’édition 2022, les deux dernières ayant été annulées pour cause de pandémie.

On pourrait ajouter au moins à cette liste la French Divide, qui traverse la France des chemins gravel du 6 au 21 août 2022, et le Love tour organisé du 10 au 17 juillet par les amis de 200 – toutes les aventures du vélo, une magnifique revue que je ne saurais trop vous recommander…

Splendeur et misère du Petit journal

Poursuivant sur sa lancée, Le Petit Journal organise en 1894 la première compétition automobile de l’histoire, le Paris-Rouen.

Replié à Clermont-Ferrand en juin 1940, le Petit Journal y vivra médiocrement, jusqu’en août 1944, subventionné par le gouvernement de Vichy. Son conseil d’administration est alors présidé par le colonel de La Rocque, père de la sinistre milice des Croix de Feu. Comme tous les titres qui avaient continué de paraître sous l’occupation, le journal est interdit à la Libération.

Conticini, le génie dans la tradition

Philippe Conticini symbolise dans la pâtisserie la grâce et la légèreté, à l’opposé de sa silhouette qu’il parvient difficilement à maîtriser. Il s’attaque très régulièrement aux grands classiques qu’il essaie de revitaliser, en respectant ce qui en fait la force.

Il y a quelques années, il avait redonné toute sa vigueur au Paris-Brest, et tous les apprentis pâtissiers s’échinent depuis à essayer de le copier.

Sa pâte à chou est une pâte à chou : dans un mélange d’eau et de lait (en tant pour tant, 125g), il fait fondre 110g de beurre et ajoute 140g de farine, 1 cuillère à café de sucre et une de sel. Il mélange soigneusement et incorpore ensuite un à un 5 œufs battus, tout en mélangeant (on peut utiliser pour cette opération un batteur à la feuille). On doit obtenir une pâte souple et luisante. Eventuellement ajouter un peu d’œuf battu si la pâte ne se referme pas quand on enfonce l’index.

Plutôt qu’une roue, il forme sur une plaque graissée, une couronne de 8 boules de pâte qui vont se rejoindre à la cuisson. Il s’éloigne certes du pneu de vélo, peu digeste, mais il forme une couronne qui sera beaucoup plus craquante à la dégustation. Et surtout, il ajoute au sommet de chaque boule un « craquelin » de pâte à crumble (40g de beurre pommade, 50g de sucre roux, 50g de farine T45, 1 pincée de sel), qu’il malaxe soigneusement avant de l’étaler finement (2mm) entre deux feuilles de papier sulfurisé et d’y découper 8 disques d’un diamètre légèrement inférieur à celui des choux (4 cm environ). Il colle ensuite ces disques de craquelin sur chaque chou, avant d’enfourner le tout à 170°C pendant 45 minutes. Le résultat sera une couronne d’une légèreté incomparable, surmontée d’une pellicule de pâte délicieusement sucrée et craquante.

Il laisse à présent la couronne refroidir, avant de la découper soigneusement dans l’épaisseur.

Dans chaque boule, il poche un peu de crème pralinée (155 g de lait demi écrémé, 15 g de maïzena, 30 g de sucre semoule, 2 jaunes d’œufs, 1 feuille de gélatine, 80g de pâte de praliné , 60 g de beurre) et ajoute un insert de praliné (pour 500 gr de pâte de praliné, 300 g de noisettes entières brutes, 300 g d’amandes entières brutes, 400 g de sucre semoule, 100 g d’eau, le tout lentement caramélisé et mixé, puis refroidi et mis en poche). Il complète ensuite avec de la crème pralinée, avant de reposer le disque supérieur et son craquelin. Il est impératif de se réserver un temps de repos ensuite, pour que tous les ingrédients soient à température. Et que quand on déguste, l’insert de praline soit fondant au-milieu de la crème pralinée.

Depuis, Philippe Conticini a sans doute écouté les remarques des amoureux du vélo, qui ne se retrouvaient pas dans cette roue inconfortable. Il commercialise à nouveau un Paris-Brest circulaire et lisse, mais on y retrouve ses améliorations géniales.

Ernest, le Pont-Neuf, … et les frites

Ernest Hemingway

Je ne sais pas si nos descendants frémiront encore longtemps à la lecture du « Vieil homme et la mer » ou de « Pour qui sonne le glas », mais ce géant d’Hemingway, né en 1899, mort en 1961 a bercé les nuits et les rêves de bien des enfants du XXe siècle.

Ecrivain, journaliste, il couvre notamment la première guerre mondiale. Il séjournera à Paris de 1921 à 1924 période pendant laquelle il est correspondant du Toronto Star. Il suivra plus tard la guerre d’Espagne, aux côtés des Républicains et revient en Europe à la fin de la deuxième guerre mondiale. Il se fera notamment remarquer par le général Leclerc qui l’enverra promener quand l’autre prétendait vouloir libérer le bar du Ritz (!)

Ernest Hemingway avait ses habitudes au « Café de Flore », célèbre repère du boulevard Saint Germain, à côté des « Deux Magots ».

Ce café a été le rendez-vous  du Tout Paris intellectuel.

A la fin du XIXe siècle, c’est même le rendez-vous de l’extrême droite. Maurras y crée le journal « L’Action Française ». Apollinaire et André Breton y inventent le surréalisme, Picasso, Prévert, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir y ont leurs habitudes, comme Albert Camus, et plus tard, Brigitte Bardot, Delon, Gainsbourg (qui se fait servir des pastis doubles rebaptisés « 102 ») ou Belmondo. Et la liste n’est pas close, BHL, Arielle Dombasle, Sharon Stone, Johnny Depp peuvent toujours y débouler.

On ne peut pas dire que ce « café chic » soit un haut-lieu de la gastronomie parisienne ou même germano-pratine. Le « club sandwich » est réputé, comme le caviar et et le Pouilly Fumé, sans plus.

Hemingway, colosse de 1,82 m pour un bon quintal, s’y fait servir un roboratif filet de bœuf, enrobé de poivre, flambé au bourbon, déglacé au fond de veau, à la moutarde, au beurre et à la crème fraîche, qu’on peut encore se faire servir au Flore et ailleurs. L’écrivain le préfère croustillant à l’extérieur, rosé ou saignant à l’intérieur, et ajoute un peu de sauce au soja.

Il ne dédaigne pas non plus un « Hamburger » de 450g de bœuf haché (!), garni de deux clous de girofle, de l’ail haché, des petits oignons verts, des câpres, de la sauge, des épices du Nouveau monde introuvables aujourd’hui, un peu de vin blanc et un œuf battu.

Le Pont Neuf en 1615

Le pavé et le hamburger lui sont invariablement servis avec des « pommes Pont Neuf » qui, n’en déplaise à nos amis d’Outre-Quiévrain, sont bien les ancêtres des frites. Les  Belges peuvent se consoler : ils demeurent les plus grands consommateurs de « french fries » au monde (16 kg par tête de pipe par an).

Jean-Frédéric Krieger

Mais il semble bien qu’elles ont été inventées à la fin du XVIIe siècle par les vendeuses de beignets du Pont Neuf, le plus vieux pont de Paris, dont la construction avait commencé sous Henri IV. L’une d’entre elles a un jour l’idée saugrenue de plonger des pommes de terre dans sa friture. La recette fait son chemin, jusqu’à ce qu’un certain Jean-Frédéric Krieger, dit « Fritz » qui travaille dans une rôtisserie à Montmartre n’ouvre en 1844 une « baraque » itinérante et ne se mette à sillonner notamment les routes (plates) de la Belgique.

Du marquis de Béchameil à la crête de coq

Louis de Béchameil, marquis de Nointel, pourrait aujourd’hui se targuer d’un honneur que très peu de gastronomes peuvent lui contester : la sauce qui porte son nom, simplifié par l’histoire, lui a permis que son nom propre devienne un nom commun, au même titre que la poubelle, le colt, la silhouette, et quelques autres.

Et comme c’est souvent le cas, ce petit nobliau rouennais, dont la femme était la cousine de Colbert, n’a visiblement pas inventé quoi que ce soit. Rendons-lui quand même un peu de justice : il devait au moins aimer l’art de la table, puisque ses activités de fermier général lui avaient permis d’acquérir la charge de maître d’hôtel du roi, et le titre de marquis afférent.

François Pierre de la Varenne

Plus probablement, c’est le cuisinier du marquis d’Uxelles, François Pierre de la Varenne, qui lui dédie cette sauce qu’il avait lui-même concoctée à partir de souvenirs italiens.

Cette béchamel est la base d’une longue tradition culinaire s’appuyant sur une base de farine et de matière grasse, diluée avec de l’eau ou du lait. On entre ici dans la litanie des « roux », qu’on retrouve dans les sauces, mais aussi dans les potages. Suivant le temps durant lequel on laisse la farine se torréfier avec la matière grasse, le roux est « brun », « blond » ou « blanc ».

En règle générale, la quantité de farine est équivalente à celle de matière grasse. C’est ce qu’on appelle le « tant pour tant ». Et on bloque la torréfaction avec l’ajout de liquide. Celui-ci peut être du lait, plus ou moins enrichi de crème, un « fumet », bouillon de cuisson obtenu après la cuisson d’une pièce de viande ou de poisson, dans lequel peuvent aussi entrer en jeu des parties moins nobles : os, abats, moelle, arêtes, têtes, recherchées pour les sucs qu’elles contiennent, et la gélatine qui apportera de la texture

Dans les années 70, l’avènement de la « nouvelle cuisine » a failli porter un coup définitif à cette tradition séculaire de sauces très riches, et pas toujours très diététiques.

La béchamel a pourtant résisté, ainsi que ses nombreuses variantes (Mornay, Nantua, financière, soubise, Cardinale …). Au restaurant, on a essayé de privilégier les réductions, et le seul ajout de crème fraîche ou d’alcool. Mais les endives au jambon, les crêpes fourrées, les lasagnes, les soufflés, les gratins, les croque-monsieur et autres croquettes ont encore de beaux jours devant eux, dans les petites et les grandes cuisines !

Illustrons cette affirmation avec une recette qui continue de prospérer : le vol-au-vent, qu’on peut aussi décliner sous forme de bouchée à la reine, ou de croustade. Je reviendrai un jour sur le feuilletage, qui mérite plus qu’un paragraphe.

Marie Leszczynska

Nous remontons pour ce faire au XVIIe siècle et à Marie Leszczynska, épouse de Louis XV, mariée à 22 ans, alors que le roi n’en avait que 15. Fille du roi détrôné de Pologne, elle comprend assez vite qu’elle n’a pas les faveurs de la cour. Elle tient son rôle de reine avec sérieux, mais le Roi ne résiste pas aux jupons de ses maîtresses, et elle se réfugie dans les bonnes œuvres, l’éducation de ses nombreux enfants… et la bonne chère.

Vincent La Chapelle

Au désespoir, elle demande un jour à Vincent La Chapelle, son « écuyer de bouche » de fabriquer un plat susceptible de réveiller les ardeurs de son mari volage mais attentionné. Le cuisinier réalise à son intention un « puits d’amour » en feuilletage dans lequel il dispose écrevisses, girolles, quenelles truffées et foies blonds de volaille, ris de veau, crêtes et rognons de coq : tout ce qu’on appelle les « béatilles » aux vertus supposées aphrodisiaques, enrobées dans une sauce financière.

La sauce financière est une béchamel mouillée au bouillon de volaille et au vin blanc, dans laquelle on ajoute du blanc de poulet et des champignons mixés

Antonin Carême

On doit le vol-au-vent à Antonin Carême, qui s’était modestement auto-proclamé « le chef des rois et le roi des chefs« . Un de ses aides se serait écrié « Regarde Antonin, il vole-au-vent ! » après que le célèbre cuisinier eût préparé un feuilletage. La différence réside sans doute dans les dimensions : le vol-au-vent mesure 15 à 20 cm et convient à une table, la bouchée autour de 10 cm est individuelle. Les ingrédients sont coupés plus finement, en « salpicon », dit-on. Le vol-au-vent peut être plus spectaculaire pour mettre en valeur les écrevisses, les crêtes de coq, voire les morilles si le cœur vous en dit.

Confidences sur l’oreiller de la belle Aurore

Jean-Anthelme Brillat-Savarin

Née en 1725 à Belley en Bugey, Claudine-Aurore Récamier est ce qu’on appelle déjà à l’époque une maîtresse-femme. Son mari, Marc-Anthelme Brillat-Savarin est un notable, procureur du roi et avocat dont elle aura 8 enfants.

Claudine-Aurore déborde de vitalité. Thierry Boissel la décrit ainsi : «Femme au caractère entier, autoritaire, elle se mêle de tout, commande à tous. La cuisine, la resserre ou la crèmerie, nul ne peut y pénétrer sans son assentiment. Elle confectionne seule des plats savoureux, des sauces exquises dont elle ne confie la recette à personne.»

Et dans sa progéniture, l’aîné Jean-Anthelme fait son droit, sa chimie et sa médecine à Dijon avant de revenir s’installer à Belley. Bon fils de magistrat, il exerce le métier d’avocat, jusqu’en 1789, date à laquelle il devient député aux Etats généraux, puis maire de Belley en 1793. Il est aussi renommé pour ses talents de … violoniste !

Il n’échappe cependant pas aux rigueurs des montagnards qui l’obligent à déguerpir vers Dôle, la Suisse, puis la Hollande et l’Amérique dont il revient en 1797.

En 1825, il publie Physiologie du goût ou méditations de gastronomie transcendante, deux mois avant sa mort. Cet ouvrage le fait passer à la postérité, et les « gastrologues » de tout acabit y voient un texte fondateur de la gastronomie moderne.

Extrayons quelques sentences définitives de ce bouquin :

« Un dessert sans fromage est une belle à qui il manque un œil »

« Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es »

« Qu’est-ce que la santé ? C’est du chocolat ! »

« La table est le seul endroit où l’on ne s’ennuie jamais pendant la première heure. »

Le fameux coussin a, comme les légendes souvent, au moins trois géniteurs revendiqués. En premier lieu Aurore elle-même. Ensuite Jean-Anthelme à qui l’on devrait aussi le savarin dont on reparlera forcément, et le fromage éponyme, crémeux et coulant à souhait, à base de crème triple, et 75% de matière grasse au minimum… Et enfin, il semblerait que Lucien Tendret, neveu d’Anthelme, secrètement amoureux d’Aurore, ait concocté cette recette qu’il a d’ailleurs codifiée dans son livre La Table au pays de Brillat-Savarin.

L’origine du « pâté » remonte au moins au Moyen Age. Vous hachez du poisson, de la viande, des légumes, vous faites du pâté. Les Champenois et les Lyonnais revendiquent l’invention du pâté en croûte ou pâté-croûte, à la même époque. La croûte est au départ un moyen de conserver la viande plus longtemps.

La chemise de pâte entoure parfois la farce, posée sur une tôle, c’est le pâté pantin, ou corsetée dans un moule à charnière, pour faciliter son démoulage. Mais le coussin, le roi, est au-dessus de ces considérations. A l’origine il doit mesurer 60×60 cm, et pèse une trentaine de kilos ! Il faut le cuire doucement pendant 7 heures, dans un four adéquat, chez le boulanger par exemple. La surface ainsi aménagée permet d’imaginer les décorations les plus variées. Et les viandes, à plumes et à poils, et les différents ingrédients disposés en mosaïque forment une composition géométrique (à discrétion) à la coupe.

La recette de base comporte bien entendu des bestiaux aujourd’hui interdits à la chasse et à la consommation, comme le pic vert ou la bécassine…

Mais je vous propose les ingrédients tels que formulés par la revue Le chasseur français en novembre 2021

2 magrets de canard

700 gr de ris de veau

Les 2  gros lobes de 2 foies gras de canard (800 gr),

2 perdreaux, 2 bécasses, 2 pigeons, 1 râble de lièvre, 1 râble de lapin de garenne, 1 filet de chevreuil, 1 filet de marcassin, cerf, biche, … (suivant le tableau de chasse)

400 gr de noix de veau, 400 gr de filet de porc, 200 gr de lard gras

3 œufs + 2 jaunes

4 os à moelle

30 cl de vin blanc du Jura

80 gr de mie de pain rassis

15 cl de lait

150 gr de truffe

4 échalotes

150 gr de beurre

5 cl de porto,

1 cuillère à soupe d’armagnac

Pour le jus « plumes & poils » : 1 carotte, 1 branche de céleri, 1 oignon, 1 gousse d’ail, queues de persil, 3 branches de thym, 1 feuille de laurier.

Et pour la gelée 1 pied de veau, 1 jarret de veau, 3 oignons, carottes, bouquet garni, échalotes, ail, 1 zeste d’orange, 1 verre de cognac, 3 blancs d’œufs, sel et poivre.

Un tel monument ne peut se concocter, ni se consommer tous les matins. Cependant, de bonnes maisons continuent d’entretenir la tradition avec bonheur, à Lyon et à Paris notamment : Vérot, Reynon, Viola, à la saison de la chasse bien entendu, comme la tarte des demoiselles Tatin !

Mais le pâté-croûte est plus que jamais « tendance ». Les cuistots du monde entier y trouvent un terrain de jeu plus que favorable pour tenter toutes sortes d’acrobaties. Il a bien entendu son « championnat du monde » dont la 13e édition sera organisée, à Lyon, en décembre 2022 avec 14 candidats représentant l’Europe, l’Asie, les Amériques et l’Océanie, sous la présidence de Pierre Hermé.

Aurore et Juliette

Si Aurore aura laissé son prénom à la postérité, sa cousine par alliance Juliette n’est pas en reste. Cette femme, fille de Necker,  à la beauté troublante aura fait défiler sans son boudoir tout ce que l’Europe compte de puissants : Murat, Wellington, Bernadotte, Bonaparte, qui l’enverra en exil pour condamner son amitié avec madame de Staël et son amant Benjamin Constant… Durant les trente dernières année de sa vie, elle sera l’égérie de François-René de Châteaubriand, le plus grand écrivain de son temps, mais certainement aussi un être particulièrement insupportable avec lequel elle entretiendra des relations pour le moins tumultueuses, qui ruinera son mari mais auprès duquel elle veillera notamment pour écrire ses Mémoires d’Outre tombe. Lui s’éteindra en juillet 1848, paralysé. Elle lui survivra jusqu’en mai 1849, aveugle, emportée par le choléra.

La crêpe, le roi … et Suzette

En cuisine, comme dans la vie, souvent, la petite et la grande histoire coexistent plus ou moins pacifiquement. C’est le cas de la crêpe Suzette.

Edouard VII

Nous sommes un jour de janvier 1896. Le prince de Galles, comme il en a l’habitude, est installé à la terrasse de son café préféré. Pas n’importe quel café du commerce, mais le café de Paris, propriété de la Société des bains de mer, dans la rutilante principauté de Monaco. N’est pas futur roi d’Angleterre (Edouard VII) qui veut.

Et pour son goûter, le prince aime se faire servir des crêpes. Nous sommes au café de Paris, et les crêpes sont poêlées minute, sur un guéridon, tenu ce jour-là par un jeune apprenti.

Le jeune homme, sans doute impressionné par l’hôte qu’il doit servir, renverse un peu de fine champagne dans l’assiette, qui s’enflamme à la chaleur du réchaud. Le serveur ne perd pas son sang froid, et étouffe les flammes en versant un peu de sucre.

Du haut de sa majesté, le prince demande ce qu’il se passe. Le jeune pâtissier toujours pas décontenancé explique qu’il met au point une nouvelle recette, qu’il voudrait  baptiser crêpe Prince de Galles. L’autre, bon prince, se tourne vers sa voisine, lui demande son prénom : Suzette !

Henri Charpentier

Le jeune commis se serait appelé Henri Charpentier, chef qui fera carrière outre atlantique dans les années 30.

Après cet épisode monégasque, il aurait été au service d’Auguste Escoffier, chef de l’hôtel Savoy de Londres, qui aurait repris l’histoire à son compte. Ce dernier sera renvoyé de l’hôtel  en 1897 pour avoir reçu des pots de vins de ses fournisseurs, un grand classique des cuisines de palace, avant de rebondir au Ritz de Paris puis de nouveau à Londres, au Carlton cette fois-ci.

Auguste Escoffier

Escoffier a sans doute piqué des trucs à droite et à gauche, en particulier auprès des équipes qui travaillaient pour lui.

Mais les cuisiniers d’aujourd’hui lui doivent beaucoup, notamment l’organisation des brigades, et aussi la propreté et la méthode érigées en religion.

Et surtout il a beaucoup écrit, mis sur le papier dans son Guide culinaire (1903) des dizaines de recettes qu’on continue d’appliquer scrupuleusement.

Et personne ne lui conteste l’invention de la pêche Melba et de la poire Belle Hélène, dont on reparlera, forcément !

Crêpe, sucre, agrume, alcool

Tout le monde prétend détenir LA recette de la vraie crêpe Suzette, je ne voudrais pas en ajouter une autre.

Paul Bocuse

Je peux en revanche vous proposer celle de Monsieur Paul pour la seule confection de la crêpe, en compagnie de l’irremplaçable Marthe Mercadier. Le pape de Collonges au Mont d’or met autant de beurre que de farine (les bons auteurs se contentent généralement de 50g de beurre pour 250g de farine, 60cl de lait et 4 œufs). Inutile de vous dire qu’il n’est  pas nécessaire de graisser vigoureusement la poêle avec un tel appareil, mais j’ai essayé, c’est gras, mais/donc c’est bon ! (et pour le même prix vous aurez un jambon au raifort et un coq au vin)

Le chef conseille de diluer la farine avec le lait froid avant de mettre les œufs. La remarque est est précieuse, pour s’affranchir des grumeaux. Les débats sont également infinis sur l’alcool à utiliser. Le bleu du curaçao de l’origine n’a plus guère la cote, on lui préfère souvent le Grand Marnier. Le beurre de mandarine, avec des zestes de ce précieux agrume plus goûteux que la clémentine ou l’orange, bien que non dépourvu de pépins, est assez incontournable.

Troisgros : la dynastie, et le saumon

Certaines officines construisent leur « plan com » sur un plat signature, qui précède parfois les plans d’architecte. Chez Troisgros, on n’est pas tout à fait dans cette vision, et pourtant, le plat signature, ils connaissent. Mais çà leur est tombé dessus, à l’insu de leur plein gré comme disent les coureurs cyclistes…

Connaissez-vous Roanne ? Cette sous-préfecture de la Loire n’a pas ou plus grand’chose pour attirer le chaland. Auparavant, la « nationale 7 », qui traversait « la Bourgogne et la Provence » comme le chantait Trénet, la tangentait, au Coteau. Jadis, les petites mains venues de la campagne environnante peuplaient ses ateliers de filature et de bonneterie. D’autres construisaient des canons à l’arsenal mis en œuvre en 1917, loin du front. Aujourd’hui, les ateliers de tissage et de bonneterie ont laissé la place à des magasins d’usine qui vendent surtout du « made in China », et quelques blindés sortent encore des arsenaux.

Mais le véritable fer de lance de cette région essentiellement rurale, c’est la « bonne bouffe » et son effigie, la famille Troisgros, qui régale depuis 1930. Une famille ? Une dynastie, comme il en existe quelques unes dans les cuisines de haut vol : Blanc, Bocuse, Bras, Darroze, Lenôtre, Marcon, Oliver, Pacaud, Pic, Rostang …

Jean et Pierre Troisgros

Depuis que Jean-Baptiste et Marie se sont installés en 1930 à l’hôtel des Platanes, face à la gare, avant que Jean, Pierre et Olympe n’installent la légende, vivifiée ensuite par Michel et Marie-Pierre, et puis César, et Léo, la saga familiale se prolonge et se bonifie, maintenant à Ouches à 8 km de la gare de Roanne. L’hôtel Moderne, creuset de toute l’histoire, est d’ailleurs désespérément silencieux. La famille était propriétaire du pas de porte, pas des murs. Et puis, qu’y installer d’autre qu’un hôtel restaurant, et qui donc pourrait se risquer à reprendre une telle enseigne, d’autant que les Troisgros ont investi le Central, juste à côté de la maison-mère

Michel et Marie-Pierre Troisgros

Il faut dire qu’on est ici au cœur de sacrées bonnes fées : les bœufs charolais du Brionnais, où sont installées la Colline du Colombier et ses cadoles imaginées par Patrick Bouchain, architecte de la Grande maison à Ouches… et de la Grenouillère à La Madeleine sous Montreuil….

Et puis les vignes du beaujolais et des coteaux roannais, la crème fraîche et les poulets de Bresse pas bien loin, Clermont Ferrand et ses fromages non plus. Ne parlons pas de Lyon, à 95 km, ni de Vichy, ni de Saint-Etienne. Et enfin la Loire, ce fleuve interminable qui prend sa source au mont Gerbier de Jonc, à 200 km plus au sud, comme le sait tout élève de CM2, avant de flemmarder durant 800 km vers Saint-Nazaire. On pêche parfois encore des saumons à Roanne, même si les obstacles physiques et chimiques installés par l’homme sont légion.

Une sous-préfecture peut-être, une capitale du bien-manger en plein essor je confirme !

César Troisgros

La création du saumon à l’oseille est à l’image de la famille. C’est le fruit de l’expérience accumulée depuis 1930, la combinaison du hasard et des conversations, des apprentissages  dans les meilleures maisons pour apprendre le bon geste, pour dénicher le meilleur produit, le meilleur outil, l’assiette la plus fonctionnelle, et puis le bon sens paysan pour utiliser les ressources locales.

Un jour, Anna, la maman de Marie cueille une brassée d’oseille qui pousse comme une mauvaise herbe dans le jardin, délaissée depuis la guerre. Elle la dépose dans la cuisine, et demande aux deux frangins, Pierre et Jean, d’en faire quelque chose. Au même moment, les deux se remémorent un séjour à Peyrehorade, dans les Landes, où ils avaient découvert le saumon du gave pêché grâce à des pieux plantés dans le sol, recouverts de filets. Ils se rappellent que les Béarnais mangent le saumon rosé, et non surcuit comme c’est un peu l’usage. Ils se souviennent aussi que chez Maxim’s, le chef Alex Humbert levait les filets plutôt que de servir la traditionnelle darne, ils ont bien rangé dans leur tête les voyages au Japon où ils découvrent le poisson cru, les légumes croquants. Et puis Gaston Lenôtre, le célèbre pâtissier parisien leur suggère d’essayer les poêles antiadhésives tout juste apparues sur le marché

Le saumon à l’oseille est une recette d’une simplicité enfantine : une sauce à l’échalote, au vin blanc et au Vermouth, une brassée d’oseille jetée en fin de cuisson et une escalope de poisson à peine cuite. Mais c’est dans les détails que la recette acquiert sa noblesse et son exclusivité : l’assiette bien chaude sur laquelle on nappe la sauce à l’oseille, le poisson aplati à 1/2 cm à la spatule ou avec le plat d’une poêle, salé du côté qu’on ne verra pas, à peine saisi (10 secondes de chaque côté), qui va finir de cuire sur l’assiette de 32 cm spécialement confectionnée pour l’occasion, et la sauce brûlantes. Il faut bien entendu cordonner la cuisine et le service, pour que l’assiette arrive à la table dans les meilleures conditions.

Il y aurait moyen d’écrire un gros bouquin sur ce seul plat, certains s’y sont sans doute essayé.

D’ailleurs, Michel Troisgros avait fini par trouver cette « signature » un peu encombrante. Il l’avait retirée de la carte. Aujourd’hui, il la remet, parfois, et accepte volontiers d’en parler.

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Un amour de Pavlova

Qu’on se le dise, un conflit non élucidé continue de régner autour de la Pavlova. Ce dessert a été inventé à Perth (Australie) par Bert Sache, chef de l’Esplanade Hôtel en 1934, ou en 1926 à Wellington par un autre chef néo-zélandais dont on dit qu’il était amoureux de la danseuse russe ? Connaissant les bise-billes auxquelles se livrent ces deux pays depuis des lustres, il est probable qu’on ne saura jamais le fin mot de cette énigme pourtant déterminante pour la marche du monde.

Cela n’enlèvera rien en tout cas à la légende de Anna Pavlova, cette « danseuse qui vole », dont on sait qu’elle est née en 1881 à Saint-Petersbourg, le berceau des Tsars … et de Vladimir Poutine. Dès son plus jeune âge elle intègre le théâtre Mariinski où elle est prise en mains par Enrico Cecchetti. A 25 ans elle est danseuse étoile du Mariinski et entame deux ans plus tard une carrière internationale.

Elle croise les grands chorégraphes de son époque : Marius Petitpa, Serge Diaghilev, Michel Fokine, Vaslav Nijinski, Isadora Duncan, Serge Lifar, Rudolf Noureev. Elle mourra de pneumonie en 1931 à La Haye où elle s’était exilée après 1917, en compagnie de son agent plus que mari Victor Dandre, épuisée par près de 25 ans de tournées à travers le monde.

Quant à la recette originale de la Pavlova, voici quelques éléments.

Il faut confectionner une meringue française (voir plus bas), dans laquelle on va ajouter une cuillère à soupe de fécule de maïs (de la Maizena, pub gratuite) et une cuillère à café de vinaigre blanc. A l’aide d’une poche à douille, on réalise un disque de 4 ou 5 cm d’épaisseur, en travaillant en spirale à partir du centre. On enfourne ce disque pendant une heure à 110°C pendant qu’on prépare une chantilly (cf plus bas). Après cuisson, on laisse l’appareil refroidir, on régularise les bords, on l’évide légèrement pour créer une vasque et on le garnit de chantilly, puis de fruits. Les variantes sont innombrables quant à cette garniture de fruits. La plus répandue est celle aux fraises et aux groseilles, surmontée d’une feuille de basilic. Mais aux fruits rouges ce n’est pas mal, aux fruits exotiques, aux agrumes, en été. On peut aussi varier les plaisirs en hiver avec par exemple l’emblématique mariage Ispahan de Pierre Hermé : rose, framboise, letchi, ou l’alliance pommes caramel…

Entre meringue et chantilly

Les pâtissiers ont à leur disposition plusieurs techniques pour fabriquer la meringue inventée selon toute vraisemblance au cœur de la Suisse à proximité de Meiringen, par un pâtissier du nom de Gasparini, en 1720.

– Voici les trois écoles, en commençant bien sûr par celle de nos amis suisses. On met 4 blancs d’œuf et 200 g de sucre semoule dans un saladier, qu’on pose sur un bain-marie frémissant. On fouette jusqu’à obtenir une mousse bien blanche, ferme et à température de 50°C. On retire le saladier de la chaleur en continuant à fouetter pendant 10 min à grande vitesse, puis 10 min encore doucement pour refroidir et raffermir la meringue. On fait cuire 15 min à four préchauffé à 130°C en maintenant la porte entrouverte.

– à l’italienne, on fait d’abord fondre le sucre dans l’eau à feu doux, en nettoyant les parois de la casserole à l’aide d’un pinceau mouillé afin que les grains de sucre ne collent pas. On amène à ébullition (entre 116 et 125°C) et on laisse cuire jusqu’à ce qu’une goutte de ce sirop plongée dans l’eau glacée puisse être roulée en boule malléable (c’est le stade du « petit boulé »). On pose alors la casserole dans l’eau froide pour arrêter la cuisson. On peut alors fouetter les blancs en neige avec le sel. Lorsqu’ils sont fermes, on verse le sirop en un mince filet sur la paroi du saladier, sans cesser de fouetter. Les blancs se raffermissent et prennent une couleur blanche satinée. La meringue italienne allège la crème pâtissière, la crème au beurre et les mousses. Elle enrobe l’omelette norvégienne, les gâteaux meringués.

– à la française, on monte les blancs en neige jusqu’à ce qu’ils soient mi-fermes. On incorpore le sucre semoule sans cesser de fouetter. Le mélange doit être brillant, lisse et homogène. On incorpore un peu de sucre glace sans trop le travailler. On peut alors passer au four à 90°C. Compter 1h15 pour une meringue dorée.

François Vatel

Quant à la crème chantilly, elle est parfois attribuée à Catherine de Médicis qui l’aurait apportée d’Italie lors de son mariage avec Henri II. Mais les Français préfèrent sans aucun doute que l’inventeur en soit François Vatel, le traiteur de Louis XIV qui, en 1661, chargé d’organiser une réception en l’honneur du roi au château de Chantilly, dut réagir à un manque de crème et décida de la battre pour lui donner du volume. Ce bon Vatel, habitué plus qu’un autre aux urgences en cuisine et aux caprices du Roi Soleil, se donne la mort dix ans plus tard, de nouveau à Chantilly, épuisé après dix jours de festivités, un feu d’artifice qui n’avait pas pu être tiré pour cause de météo, et le retard des « pourvoyeurs » chargés d’acheminer les poissons venus de la Manche.

Le fouet et le cul de poule en cuivre de la mère Poulard

Précaution d’usage, la meringue et la chantilly sont assez inséparables de l’usage d’une poche à douille. Il y a quelques années, celles-ci étaient en tissu, difficiles à laver, peu hygiéniques. L’avènement des poches jetables en plastique a constitué une avancée en cuisine. Le plastique est aujourd’hui chargé de tous les maux, et le subterfuge des siphons au protoxyde d’azote ne semble pas beaucoup moins suspect. Reste la solution du bon vieux fouet à main, tel qu’on le pratique chez la mère Poulard, au pied du mont Saint-Michel, avec le cliquetis afférent, pour monter les omelettes si spectaculaires. Bonjour les biscottos !

Méchoui, pré salé… et Abraham

Autant vous prévenir tout de suite, cet article n’est pas destiné prioritairement aux vegans, aux végétariens, ni aux électeurs d’Aymeric Caron, ancien étudiant de l’Ecole supérieure de journalisme de Lille, bien connu pour ses combats anti-spécistes, nouveau député de la 18e circonscription de Paris.

Aymeric Caron

Désolé pour eux, mais je trouve que le mouton et l’agneau jouent un rôle prépondérant dans notre vie. On l’honore, mais surtout on le mange, il est très présent dans les traditions religieuses qui, parfois, se croisent et se rejoignent.

Rembrandt : le sacrifice d’Abraham

Pour l’Aïd-el-Kébir, la règle veut qu’on sacrifie un mouton. Le Coran explique que Dieu avait demandé à Abraham de sacrifier son fils et que l’ange Gabriel envoyé par Dieu avait substitué au dernier moment l’enfant par l' »immolation généreuse » d’un mouton, donnant lieu à un repas de partage avec les proches et les personnes dans le besoin. Cette fête marque également la fin du pèlerinage à la Mecque, un des cinq piliers de l’Islam.

La traversée de la Mer rouge, enluminure arménienne

Lors de la Pâque juive qui commémore la sortie d’Egypte du peuple hébreu, un agneau est immolé. La fête de Pessa’h (passage) célèbre durant huit jours la traversée de la mer Rouge. Dieu aurait ordonné aux hébreux d’immoler un agneau par famille. Le sang de l’agneau, répandu sur les portes des maisons avec une branche d’hysope, signalait à l’Ange de la Mort qui devait être épargné de la mort des premiers-nés, qui ne devait frapper que les Égyptiens (une des dix plaies).

Dans tout le Moyen Orient et au Maghreb il est de tradition d’honorer ses hôtes en organisant à leur intention un méchoui. Le mouton, ou l’agneau, est vidé, farci de légumes (oignons, piments, poivrons, céleri, poireaux – certains pieds noirs ajoutent des têtes d’ail), recousu, puis embroché entier et solidement fixé. Il est disposé légèrement décalé au-dessus d’un foyer, creusé dans la terre (150 cm sur 50) dans lequel on a préalablement installé des braises qu’on va alimenter pendant 5 heures. Les techniciens recommandent des pieds réglables pour pouvoir commencer la cuisson basse température à 1,5 m du feu et de descendre la broche progressivement pour amener la viande à 50 cm du feu en fin de cuisson.

La cuisson lente permet d’amener à température toute la carcasse, qu’on va régulièrement hydrater à l’aide d’un bâton équipé d’un chiffon ou mieux de thym et de laurier qu’on trempe au départ dans un mélange d’eau et de sel, avant de continuer à mi-cuisson avec un mélange d’huile d’olive et de harissa. Si vous êtes patient et attentif, au bout de cinq heures, la viande est confite, légèrement craquante sur le dessus, et peut se déguster à la petite cuiller.

Les puristes, souvent les cuisiniers qui ont sué devant le feu et les braises durant 6 ou 8 heures, conservent à leur usage quelques morceaux de choix : la tête qu’il faut soigneusement désosser et qui permet de confectionner une terrine délicieuse, les rognons, un peu forts, et surtout les rognons blancs, pour ne pas nommer les testicules, absolument délicieux, comparables à des ris de veau.

80% de la viande de mouton ou d’agneau consommée chez nous provient de… Nouvelle Zélande. Dans ce pays de 4,5 millions d’âmes on dénombre 30 millions de moutons, soit sept moutons par habitant. Pour arriver chez nous dans un bon état de fraîcheur après un périple de … 20 000 km en bateau, les carcasses  abattues sont conditionnées dans des emballages en plastique étanche et baignent dans un mélange d’azote et de gaz carbonique qui permet de ne pas les congeler et de les maintenir simplement dans des containers à une température comprise entre -1 et 0°C. Beurk !

Au printemps arrive sur les étals de Normandie et de la Côte d’Opale une viande particulièrement recherchée, celle des agneaux de prés salés. En baie du mont-Saint-Michel, et en baie de Somme, les jeunes animaux nés en mars broutent les prairies régulièrement recouvertes par la mer (l’estran) qui produisent un pâturage spécifique, dit « halophyte » comprenant notamment de la salicorne. Elle donne à la chair des animaux une blancheur, une tendreté et un goût de noisette incomparables .

Cette viande très recherchée ne doit évidemment pas être malmenée : un peu de beurre, on ne la pique pas avec de l’ail, un peu de romarin et on met à four chaud  (210°C, puis 200°C) pour une trentaine de minutes, avant de laisser reposer four éteint une dizaine de minutes. Le temps de cuisson est équivalent pour un gigot ou un carré.

La tradition qui voudrait qu’on serve cette viande le jour de Pâques est un peu présomptueuse : les bêtes nées en février ou mars devraient être âgées d’au moins 70 jours pour être matures…

Si l’animal est plus âgé ou ne vient pas de ces terroirs prestigieux, vous pouvez aussi tenter le « gigot de sept heures ». On fait dorer uniformément la pièce de viande (avec l’os, bien sûr, c’est un élément essentiel du goût !) à l’huile d’olive dans une cocotte allant au four avant de la saupoudrer de piment d’Espelette et de poivre. On la réserve ensuite à part. On fait revenir dans la cocotte deux oignons coupés grossièrement, ainsi que deux échalotes, deux gousses d’ail entières, deux clous de girofle. Après une dizaine de minutes on ajoute 4 carottes coupées en gros tronçons qu’on laisse dorer à feu vif. On ajoute ensuite 50 cl de vin blanc, et on baisse le feu. Cinq minutes plus tard on réinstalle le gigot avec une branche de céleri et un bouquet garni, on rajoute 10 cl d’eau, on couvre et remet au four à 120°C pendant 7 heures. Toutes les deux heures, on ouvre la cocotte et on arrose la viande avec du jus de cuisson. Le gigot de sept heures se marie fort bien avec une purée de pommes de terre bien beurrée par exemple.

Pâque, Pâques, Ramadan

Dans de nombreuses cultures antiques, au printemps, on fête la lumière, la renaissance de la nature après les longs mois d’hiver.

Pour les chrétiens, la fête de Pâques est le passage de la mort à la vie par Jésus, victime innocente sacrifiée pour racheter les péchés des hommes. Ainsi, Jésus est identifié à l’agneau sacrificiel de la tradition juive. Jésus est également représenté par un agneau dans l’Apocalypse.

L’agneau symbolise également la soumission du chrétien à la volonté de Dieu, ainsi que les vertus d’innocence, de douceur et de bonté. On sert donc un gigot d’agneau pour le déjeuner du dimanche de Pâques, chez les chrétiens mais pas seulement.

Les pèlerins autour de la Kaaba, la structure cubique noire au centre de la mosquée al-Harâm, la mosquée sacrée de La Mecque

Cette année, les musulmans de France célébreront le 10 juillet la fête de l’Aid-el-Kébir, ou fête du mouton. Ne pas confondre avec l’Aïd-el-Fitr qui a eu lieu le 2 mai et qui marquait la fin du jeûne du Ramadan. On marque la fin du jeûne, avec un repas, copieux, dans lequel le sucré tient une place prépondérante. Le Ramadan, lui aussi aligné sur le calendrier lunaire, est décalé de 12 jours chaque année.

Pour les chrétiens, la date de Pâques est fixée depuis le concile de Nicée au premier dimanche après la première pleine lune qui suit le 21 mars. Les Églises occidentales, qui ont adopté le calendrier grégorien, célèbrent souvent Pâques à une date différente de celle des Églises orthodoxes, qui elles se réfèrent toujours au calendrier julien. Le décalage peut aller jusqu’à cinq semaines selon les années.